En poursuivant les recherches archéologiques dans mes photos, je m'aperçois que je n'ai pas encore écrit sur ce blog la recette de ce gateau mythique autant que sublime : le Schwarzwälder Kirschtorte, alias "gâteau aux cerises de la forêt noire", alliance de cerises griottes acidulées et fruitées, de chocolat noir en croquants copeaux, d'un biscuit moelleux au cacao et d'une légère crème fouettée, un équilibre parfait de textures et de saveurs. Quelle lacune !

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Faites aaaahh. Oui je sais, moi aussi ça me fait cet effet-là.

Ce gâteau est maintenant un grand classique. J'ai fait sa connaissance à une époque où il était parfaitement inconnu en France de l'intérieur, dans les années soixante, justement au cours d'un voyage entre Forêt Noire et Bavière. Il a vite fait d'être devenu l'un de mes gâteaux préférés (j'ai un grand nombre de gâteaux préférés). Et des photos de forêt noire, j'en ai plein dans ma photothèque !

Aujourd'hui ce gâteau est connu dans le monde entier. Même à Tokyo ou à Sydney, on peut manger du black forest cake. Mais sait-on quel pâtisser génial l'a inventé ?

Ce n'est pas un gâteau très ancien, quand on remonte à son origine, on n'en trouve pas la trace avant le XX° siècle. À la grande époque des prestigieux gâteaux austro-hongrois-allemands, comme la Sacher Torte, la Dobos Torte, la Prinz Regent Torte, le Strudel ou le Frankfurter Kranz, il est inconnu. Son nom viendrait-il d'un dessert du Sud-Ouest de l'Allemagne et du Nord de la Suisse qui consistait à servir des cerises dans un sirop au kirsch avec de la crème fouettée, parfois agrémenté de noix ou noisettes hachées ?  Viendrait-il de sa ressemblance avec le costume féminin de la Forêt Noire,  jupe noire, chemisier blanc aux manches mousseuses, et chapeau garni de gros pompons rouges ?

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Carte postale de 1900, credit photo Wikipedia

Nul ne peut le dire.
Une piste : d'après le service des archives de la ville de Tübingen, le gâteau de la Forêt Noire aurait été inventé en 1930 par Erwin Hildenbrand, pâtissier de son état au café Walz. La ville de Tübingen appartenait autrefois à la circoncription administrative de la Forêt Noire, ce qui n'est plus le cas aujourd'hui. Il existerait une photo de 1936, datée à la main, qui montre le maître pâtissier préparant un gâteau Forêt-Noire. Mais aucune preuve réelle, sans plus de renseignements, qu'il en soit l'inventeur. Poursuivons l'enquête.

En 1934 on trouve une première mention d'une recette intitulée "Schwarzwälder Kirschtorte" dans un livre de pâtisserie. (Johannes Martin Erich Weber: 250 Konditorei-Spezialitäten und wie sie entstehen. Der praktische Unterricht in 580 Bildern von Werdegängen aus 24 Fachabteilungen bei kleinster Massenberechnung. Weber, Radebeul-Dresden 1934). Mais il n'a pas du tout sa composition actuelle, il en est même assez loin : c'est un fond sablé à la noisette, tartiné de confiture de cerise, recouvert de biscuit aux noix imbibé de kirsch. Celui-ci est garni d'un anneau de crème au beurre avec au centre un dôme de bavarois aux cerises. La décoration consiste, comme aujourd'hui, de rosettes de crème fouettée, de cerises et de copeaux de chocolat. Ce n'est pas concluant, on dirait une imitation, une déclinaison, un embellissement.

Josef keller. Crédit photo Konditorei SchaeferEn cherchant plus loin, on aperçoit la toute première mention en 1915, pendant la première guerre mondiale. Cette année-là, un jeune pâtissier souabe nommé Josef Keller, (photo à gauche) avait trouvé du travail dans une pâtisserie de Bad Godesberg près de Bonn, où l'on servait un dessert à la mode parmi les étudiants. Ce dessert était constitué de cerises et de crème fouettée. Josef Keller le présenta sur un fond de biscuit imbibé d'un sirop au kirsch et l'agrémenta de copeaux de chocolat. Ce qui est la base du gâteau que l'on connait aujourd'hui sous le nom de forêt noire. En tout cas les principaux éléments sont là.

Ce monsieur Keller avait travaillé à plusieurs endroits avant la grande guerre, faisant son "tour d'Allemagne" d'apprentissage, en Allemagne et aussi en Alsace, qui à l'époque, rappelons-le, était annexée. Il fut ensuite incorporé dans un bataillon d'infanterie, et le gâteau aux cerise oublié le temps de la guerre.

Démobilisé, Josef ouvrit en 1919 une pâtisserie à Radolfzell sur le bord du lac de Constance, qu'il dirigea jusqu'en 1947, où il  reprit son idée et fabriqua des gâteaux de la Forêt Noire aux cerises, à la chantilly et au chocolat. Le musée de cette ville garderait l'archive de la recette de 1915.

Josef Keller est mort en 1981, il a légué à son apprenti son cahier de recette où figure la recette originale du fameux gâteau. Le fils de l'apprenti en question, Claus Schaefer, est toujours pâtissier et devinez quelle est sa spécialité...

Et voilà que, grâce à ma gambette dans le plâtre qui me laisse le temps de faire des investigations archéologico-spéléologiques dans les incommensurables profondeurs du web, je vous ai retrouvé, chers lecteurs, la page du livre de recettes de Josef Keller, où est consignée la formule originale du Schwarzwälder Kirsch, gâteau aux cerises de la Forêt Noire. 

Credit photo : Konditorei Schaefer

Quoi ? c'est illisible ?  Oui c'est écrit en gothique manuscrit, écriture employée en Allemagne avant guerre.

On surnommait Josef Keller der Süße Joseph, "Joseph le sucré" ou "le doux", "le gentil", il y a un jeu de mot intraduisible en français. Je pense que le nom de ce pâtissier tombé dans l'oubli le plus total mériterait d'être connu !

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Dans les années trente, le gâteau se diffusa dans toute l'Allemagne, on le servit dans les meilleures pâtisseries de Berlin et des grandes villes. Était-ce la version du livre de 1934 avec la crème au beurre et le bavarois ? On l'ignore, mais cette version-là n'est pas celle que la postérité a retenu. Celui qu'on connait aujourd'hui, avec la crème fouettée est conforme à la version de 1915 de Josef Keller, présomption supplémentaire. Mais ce n'est qu'après la seconde guerre mondiale, voire même des années soixante-dix, qu'il prit véritablement son essor à la conquête du monde, à tel point qu'on le décline maintenant à toutes les sauces, depuis les yaourts et autres dessert industriels, jusqu'aux crèmes glacées, aux bûches de noël, en passant par des fantaisies les plus débridées.

Moi, je le trouve déjà parfait comme il est, je ne le déstructure pas, je ne dévie pas des trois saveurs de base : cerises et kirsch, chocolat, crème. Ma recette ? Promis, elle arrive dans le prochain billet.