On critique beaucoup Internet, mais moi qui suis née à une époque où il n'y avait même pas d'ordinateur dans les maisons des gens normaux, et où le minitel était encore à inventer, si, si ça a existé une époque sans ces commodités élémentaires, eh bien je ne suis toujours pas blasée des belles rencontres que cela permet de faire.

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Océan de verdure : un rosier dans les merlots.

C'est justement grâce à ce blog que j'ai rencontré Viviane. C'est une de mes plus fidèles lectrices. Elle écrit, depuis des années, quelques mots sur chacun de mes billets. Et ce ne sont pas des commentaires banals. Parfois elle écrit en vers, ou bien elle cite des textes d'écrivains ou de poètes. Évidemment tout ça finit par créer des liens.

Et au fil des échanges, j'ai découvert que Viviane est vigneronne. Pardon, "paysanne vigneronne", c'est comme cela qu'elle se présente. Déjà, ça interpelle. Enfin vous peut-être pas, mais moi, si. Des vignerons, j'en ai déjà rencontré beaucoup dans mon métier de journaliste, mais celle-là m'époustoufle. 

Elle a  sans doute un des plus petit vignoble de France, peut-être même le plus petit : 3 hectares, ni plus ni moins, un petit bijou, qui se partage sur les appellations Bergerac et Montravel. Ci-dessus sur la photo, c'est sa vigne : le Clos Julien. Voyez comme elle est belle et bien soignée. C'est du merlot. Mais il y a aussi du cabernet franc et du cabernet sauvignon. Elle  l'a créé avec son fils Julien, et ils y travaillent tous les deux. Oui, tous les deux, point. Tous seuls la plupart du temps, avec l'aide du mari, de quelques d'amis et membres de la famille lors des vendanges ou d'autres moments-clé du travail. 

Et ils font cela en supplément de leur activité professionnelle, parce que ce n'est pas avec ça qu'ils gagnent leur vie. Cette vigne, c'est leur passion, leur bébé, leur chouchou, un rêve ancien qui s'est réalisé il y a 10 ans lorsqu'ils ont quitté l'Alsace pour le Périgord. Je connaissais des restaurateurs qui travaillent à deux pour tenir leur restaurant, un en cuisine et une en salle, mais alors là, exploiter une vigne à deux, sans personnel, sans ouvriers, c'est la première fois que je vois cela !

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C'est admirable. Mais ce n'est pas tout. Leur vigne, ils la cultivent à la main, en agriculture biologique. Le rendement est volontairement réduit à 30 hl à l'hectare (alors que l'appellation autorise 60). Lorsqu'ils ont commencé, ils empruntaient leur matériel à des vignerons voisins, ce n'est que peu à peu qu'ils ont pu construire le chai, tout bardé de bois, acheter des cuves de fermentation, un pressoir, et même une machine à coller les étiquettes sur les bouteilles... Parce qu'avant ça se collait à la main, une par une et ça prenait un temps fou. Les vendanges sont faites elles-aussi à la main et là par contre, il n'est pas prévu de machine de sitôt !  Le raisin est aussi trié manuellement ( cela me fait penser, par contraste, à la grosse machine électronique à trier les grains que j'ai vue une fois à Pessac Léognan, elle coûtait des dizaines de milliers d'euros ). Ici on en est très loin. Enfin moi tout ça, j'admire.

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Dans le chai: le pressoir, les cuves de macération et fermentation, et les caisses prêtes à expédier...

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... Et Viviane et Julien devant les barriques où la prochaine cuvée fait semblant de sommeiller. Magie de la divine fermentation !

La fermentation est naturelle, en plus. Ça veut dire qu'on se prive du confort d'ajouter des levures dans le moût. Il va fermenter avec ses propres levures, celles qui sont sur la peau des raisins. Des levures avec lesquelles le raisin est intime depuis longtemps, ils ont vécu ensemble toute la saison, avec ses intempéries, son humidité ses sécheresses. Et alors quand ils se retrouvent dans la cuve où se mêlent les baies, les peaux, le jus, c'est l'attirance réciproque entre les bactéries, les levures et les sucres fermentescibles. C'est un peu comme l'accomplissement d'une longue attente. Ils n'ont pas besoin d'être beaucoup présentés, puisqu'ils se connaissent déjà. "Salut poupée, t'as d'beaux yeux tu sais ?" Dans le cas d'ajout de levure, ça prendra le côté affecté d'un mariage arrangé, l'ambiance est un peu différente, si vous me suivez ? " Mes hommages Mademoiselle, voulez-vous m'accorder cette danse ? J'ai l'honneur de me présenter, Rodolphe Hubert Gontran, baron de la Levurière..." Mais alors c'est moins risqué du point de vue de la vinification, car la mariée est un peu obligée d'être d'accord.

Pour conduire une fermentation  "naturelle", ça demande un sacré métier ! Parfois, le raisin a beaucoup de sucre et alors les bactéries sont un peu dépassées par les événements, la fermentation tarde à démarrer correctement. Avec ce genre de fermentation, la notion de terroir est encore plus réduite. Le vin va gagner en typicité, parce que les levures sont complètement autochtones, indigènes et ne sont pas les mêmes que dans le terrain d'à côté. C'est en quelle que sorte la biodiversité du vin qui est magnifiée. Par contre dans le cas de l'ajout de levures, comme cela se fait pour tous les vins conventionnels, les vins seront plus stéréotypés, vont se ressembler davantage.

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Viviane la cachotière ne m'avait même pas dit que deux de ses vins étaient remarqués par le Guide Hachette. Mais ça ne m'étonne pas, quand j'avais goûté  une fois une bouteille de  la cuvée "Carpe Diem" en Montravel rouge, j'avais été enchantée par la concentration, la longueur en bouche, les notes de vanille, cacao, cuir...  À  déguster avec un rôti de boeuf, du pigeon, un civet, du gibier, ou comme je l'avais fait avec un canard à l'orange.  Mais l"'Extravagance" en Bergerac rouge est aussi un bijou de puissance et de fruité : fruits noirs, mûres, cassis, griottes... comme on dit vulgairement, c'est "le petit jésus en culotte de velours", ça chante sur les papilles et ça accompagne aussi bien le gigot d'agneau que la daube ou le rôti du dimanche. Le "Clos Julien" est un Bergerac rouge, très concentré, fruité, pas d'acidité, il va magnifier votre steack ou rendre grandiose un simple tartare de boeuf. Mais comment ils font ça ? Des magiciens.

Ne cherchez pas ces vins en grandes surfaces, ni même chez les cavistes : ils sont vendus  uniquement par vente directe, soit à la propriété, ou bien dans des petits salons en France. On les trouve aussi dans quelques restaurants de la région.

 

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Sur cette photo de la vigne prise juste après l'orage de grêle de début aôut, on voit que seuls quelques grains ont souffert. Ce n'est  malheureusement pas le cas de toutes les vignes de la région, certains viticulteurs ont perdu toute leur récolte, et la prochaine est compromise car cela a touché des rameaux qui auraient porté les fruits de l'an prochain. J'imagine que ce doit être un cauchemar.

L'histoire de Viviane est une belle histoire de courage, et de talent aussi. Aller au bout de son rêve, lentement, par étapes, y croire, sans renoncer malgré l'adversité, les embûches (pendant deux ans les vignes ont été grêlées à 80 %). Heureusement cette année elles ont été épargnées par les orages de la semaine dernière. Et avoir pour ligne de conduite de progresser, vouloir toujours aller de l'avant, ne pas se laisser aller à la facilité, toujours rechercher le meilleur, qui dépend aussi de petits gestes, épamprage, effeuillage, un travail de patience et d'observation... On dirait que le vin est bon quand les humains qui le font le sont aussi.

Pour visiter le site du Clos Julien, c'est par ici, clic.
Pour demander les tarifs, les conditions d'expédition, et la liste des salons où ils sont présents écrivez-leur de ma part :

Clos Julien
Viviane Sroka
127 chemin des Lavandières
24230 Saint Antoine de Breuilh
Tel : 05.53.27.82.07
E-mail : vitijul (arobase) club-internet.fr

Edit du 11 août
Je voudrais juste confirmer que le Carpe Diem avec une côte de boeuf au barbecue, sauce béarnaise, c'est un très grand moment à vivre !