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Cela ne vous aura sûrement pas échappé, lecteurs perspicaces et à l'affut de l'actualité, le magazine londonien Restaurant vient de publier son classement annuel des 50 meilleurs restaurants au monde, sponsorisé par une eau pétillante italienne. Et les médias alignés comme un seul, le petit doigt sur la couture du pantalon, publient ce classement tous en chœur et illico presto.

Au cas improbable où vous y auriez échappé, sachez que le numéro 1 mondial est un restaurant danois, le Noma de Copenhague, en 2 est rétrogradé l'inévitable El Bulli et sa cuisine moléculaire, longtemps en première place, mais qui ferme ses portes. Rassurez vous, je ne vais pas énoncer l'intégralité des cinquante, car cela l'a absolument aucun intérêt, (sauf pour les restaurants eux-mêmes, qui verront leur chiffre d'affaire de clients anglo-saxons augmenter un peu durant cette année). Ce qui m'intéresse dans cette affaire, c'est le sens qu'elle peut avoir dans la compréhension de notre étrange société.

Certains français sont outrés, des étrangers rigolent : quel scandale, la cuisine française est détrônée !

Ce classement en énerve plus d'un, enfin parmi ceux qui le prennent au sérieux, car le premier restaurant français est "seulement" à la 11 ème place, c'est un bistrot parisien : le Chateaubriand. Que cet obscur restaurant soit placé (loin) devant Gagnaire et Robuchon me laisse quand même un peu rêveuse au sujet des critères de sélection. Cela ressemble bigrement à un canular, mais on n'est plus le premier avril. Quelle inanité, de faire un tel classement ! Qui a bien pu imaginer un truc pareil ? Est-ce l'idée d'un cerveau anglo saxon luthérien, ou d'un président d'une eau à bulles italienne ? Meilleur restaurant du monde. Qu'est ce que cela peut bien vouloir dire, meilleur restaurant du monde ? Le jury a-t-il été manger dans tous les restaurants de la planète ? Une année est-elle d'ailleurs suffisante pour accomplir cette tâche ardue ?

Dans un autre domaine, peut-on dire si c'est Mozart ou Chopin le meilleur musicien du monde ? Il y en a pourtant qui préfèrent le rap ou la techno.  Et le meilleur peintre c'est Manet, Dali, ou Léonard de Vinci ? A moins que ce ne soit Richard Gautier, Jason de Graaf, ou Jean Lafforgue... Le meilleur écrivain est il Victor Hugo, Herman Hesse, Molière, Marcel Brion, Haruki Murakami ou Halldor Laxness ? On peut avoir des goûts précis, mais dire que l'un ou l'autre est le meilleur, cela me semble d'un ridicule absolu. Le ridicule ne tue plus depuis bien longtemps.

La cuisine est un patrimoine au même titre que la littérature ou l'architecture

Je voudrais rapprocher ceci de l'initiative de quelques chefs français qui œuvrent pour que la cuisine française soit inscrite  parmi le patrimoine "immatériel" de l'humanité par l'Unesco. Sitôt dit, les Italiens, Espagnols, Chinois, et j'en passe, se sont insurgés : quels prétentieux, ces Français ! Quels chauvins ! Ils se croient toujours supérieurs aux autres alors que c'est notre cuisine à nous la meilleure de la planète, tout le monde sais ça.

S'agit-il vraiment de dire que telle ou telle cuisine est la meilleure ?

Chaque façon de s'alimenter correspond aux ressources, aux besoins, à la culture des peuples, et aucune n'est supérieure ou inférieure, il ne s'agit pas de cela. Il s'agit de reconnaître que la cuisine fait partie de la civilisation. La cuisine est un marqueur de culture. Chaque cuisine est propre à chaque peuple et indique sa manière de voir le monde. La cuisine française, au fil des siècles, a intégré énormément d'influences étrangères, énormément de produits non autochtones, à commencer par les pommes de terre, les haricots, les tomates, le cacao, venus d'Amérique, les aubergines, les prunes, les pêches, venues d'Orient, le sucre et le café venu des arabes, et la plupart des épices : poivre, cannelle, muscade, girofle venus de très loin aussi... Je ne vais pas tout citer.

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Qu'est ce qui est authentiquement français dans la cuisine française ?

A part les choux, et les pois, pas grand chose. Les poissons des rivières, sans doute. Les écrevisses d'aujourd'hui sont américaines et les huîtres portugaises. Nos fraises sont un croisement d'une espèce arrivée du Chili. Après le phylloxéra, la vigne s'est replantée sur des souches du Nouveau Monde. Même le pain est venu du Moyen Orient, les canard de notre foie gras sont d'origine asiatiques et les chèvres sont arabes... quand aux vaches, je ne suis pas sûre que les races actuelles soient toutes d'origine autochtone. Mais cela n'a pas d'importance, l'important c'est ce que nous en avons fait. Au fil des siècles, nous avons modelé nos paysages et nous avons façonné une cuisine complètement originale et adaptée aux terroirs, avec tous ces produits et toutes ces influences. Il ne s'agit donc aucunement de chauvinisme ou de cocorico. Il s'agit d'identité culturelle en rapport avec le reste du monde. Il s'agit de dire au monde : voilà ce que nous avons fait de ce que vous nous avez apporté, et voilà ce que nous vous donnons en retour : nos fromages au lait cru, nos centaines de plats régionaux, nos traditions et nos innovations, nos ustensiles et notre histoire culinaire.

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Une nécessité de transmission, encore et toujours

Nous ne mangeons pas que des calories pour faire fonctionner notre corps, si c'était le cas, nous nous nourririons comme les animaux. Nous mangeons aussi de l'histoire, de la géographie et du souvenir. Que nous mangeons ensemble ou seul, nous ingurgitons des mélanges de civilisations et des apports culturels universels. Et par l'acte de manger, de préparer les repas, de cuisiner les denrées, fruits, légumes, poissons ou viandes, provenant d'ici ou d'ailleurs, simplement ou de manière sophistiquée, nous transmettons à nos enfants un goût, un savoir faire, un savoir choisir, des procédés, des gestes, des traditions, et surtout des mots pour le dire. Nous leur transmettons ce que nous sommes, nous leur transmettons l'humanité. Et nos enfants à leur tour, intégreront l'héritage et ils en feront autre chose encore. Ils bâtiront leur monde, leur gastronomie, sur le terreau que nous leur préparons. D'où l'importance de la transmission, d'où l'importance de la préservation des recettes et des savoir-faire.

La cité de la gastronomie

logo_cit_Une belle initiative en faveur de cette transmission est le projet de création d'une Cité de la Gastronomie, comme il existe la Cité des Sciences et de la Musique. Ce ne serait pas un musée, mais un endroit ouvert, avec des expositions, des démonstrations, des dégustations, des rencontres entre chefs, entre amateurs passionnés, des échanges avec les pays étrangers, un lieu d'étude, des conférences, une bibliothèque aussi... Allez voir, et soutenez le projet en laissant un message, c'est ICI, sur le blog de la Mission Française du Patrimoine et des Cultures Alimentaires (clic). Et c'est bien mieux que tous les classements du monde !

Si Mesdames et Messieurs les blogueurs dits "influents", et tous les autres, faisaient chacun un billet pour faire connaître cette initiative, ce serait réellement œuvrer pour la transmission de cette chose qui nous est chère à tous : la cuisine. Ce n'est pas sponsorisé, il n'y a rien à gagner, sauf la satisfaction personnelle de contribuer modestement à promouvoir la Cuisine, avec un grand C qu'elle soit française ou autre. Je vous invite, gourmands et gourmandes, à passer le message !

Pour en revenir au classement mondial des restaurants, saviez vous que les restaurants, tels qu'ils existent aujourd'hui, ont été "inventés" en France?  Après la révolution de 1789, les anciens cuisiniers des maisons des nobles se sont reconvertis et ont ouverts les premiers établissements qui prirent plus tard le nom de restaurants, à distinguer des tavernes et des auberges. A l'époque, il n'y avait pas de classements, ni même de guide Michelin !

Nick l'Étranger a publié un article sur ce sujet, allez lire sa vision ICI (clic). Je reprends simplement son flambeau et je vous le tend à mon tour. Nick nous rappelle que c'est nous les français qui avons inventé le mot  "gourmandise" (et donc aussi le concept). Il n'existe aucun équivalent dans les autres langues, où l'on parle de gloutonnerie. Ce n'est pas anodin ! 

Alors le cocorico, couic, on le fait mijoter avec du vin rouge et des petits lardons.
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