J’allais au Lycée. Elle allait au Gymnasium.
Allemand première langue, c’est comme ça que je l’ai rencontrée, Ede, ma «correspondante». Drôle d'expression.
Au début, il y eut des mots timides baragouinés par écrit dans un franco allemand approximatif. Du papier à lettres à fleurs qu'on glissait dans une enveloppe, sans oublier d'y coller un joli timbre. Une phrase en français, une en allemand. Trois mots en allemand et le reste en français. Il fallait suivre. On s'envoyait les images de nos existences, pleines de fautes de grammaire. On apprenait. On apprenait à connaître nos vies, nos habitudes, différentes et semblables pourtant. Nos vies d'adolescentes qui parlaient des langues étrangères.
Un beau jour, pendant les vacances, nous nous sommes rencontrées en «vrai», chez elle dans cette région magnifique qu’est l’Allgaü, tout au sud de l’Allemagne, entre le lac de Constance et la Bavière. Il s'est passé un je ne sais quoi, une alchimie un pacte. Voilà. Ce fut le début d’une amitié qui dure encore.

allemagne

C'est beau n'est ce pas ? La montagne rose au fond, est colorée par l'Alpenglühn, la réverbération des rayons du soleil déjà couché. Un spectacle fascinant. La montagne s'allume progressivement, puis s'éteint doucement. C'est un regret de soleil, un souvenir, une nostalgie.

Avec nos lettres maladroites, nos rires et nos mutuelles découvertes, nous bâtissions l’Europe. Rien que ça. C’était à l’époque de De Gaulle et Adenauer. Nos parents et grands parents  avaient combattu dans des camps différents. On se combat moins quand on se connait. Nous scellions une petite brique de l’amitié franco allemande. Et nous en avions parfaitement conscience.

Une des premières choses que j’ai découvertes et apprises furent les Spätzle, avant le gâteau de la Forêt Noire (le vrai), les Knödel et l'Abendbrot, Goethe, Novalis et Herman Hesse...

Les Spätzle sont des petites pâtes fraîches, spécialité souabe que l’on trouve dans tout le bassin alémanique. Leur nom vient de l’allemand Spatz, qui veut dire « moineau ». Un Spätzle est un petit moineau, voire un « petit oiseau » dans le sens de petit zizi. D’autres pensent que le mot viendrait de l’italien spezzato, ce qui veut dire divisé, coupé en petits morceaux... Rien n’est vraiment sûr. Vous choisissez.

Je me revois encore dans la cuisine lorsque la Mutti de mon amie me montra la façon de faire. Elle parlait en souabe. C’était joli à entendre, et je tendais une oreille attentive parce que j’avais du mal à comprendre. J’ai vu les gestes et les mots s’y accordaient, c’est ce qui comptait.

Elle n’avait aucune proportion précise pour sa recette. Elle les faisait depuis sa prime jeunesse, comme sa mère les faisait, et la mère de sa mère. C’est une recette d‘instinct. Une recette qui ne devrait pas s’écrire, mais se transmettre aux gens qu’on aime. Je vous le dit, j'en suis témoin, il y a de l’Amour dans cette pâte-là.

Une recette qui ne devrait pas s'écrire. Une recette qui se transmet uniquement par le geste et la parole. Comme les contes et les légendes, les récits mythologiques, comme tout ce qui fait l'imaginaire. C'est une chaîne infinie. Depuis la nuit des temps on fait du pain, des gâteaux, des civets, des soupes et du fromage parce que les mères ont transmis aux enfants leur savoir faire.

Dans les choses que l’on n’écrit pas, il y a la solidité de la transmission comme une entité vivante, et cependant le risque de la perte, justement parce qu'elle est vivante.
Les recettes écrites sont certes fixées, mais alors le risque est de passer à côté d'une chose importante: l'émotion. Et aussi de tuer une certaine spontanéité, une richesse qui s'exprime dans toutes les variantes et les ajouts au fil des générations.
Peut-on transmettre par écrit ce qui est sous entendu, souterrain: les sentiments qui passent à travers les gestes et les saveurs. Peut-on transmettre l'amour par écrit ?

Je pense qu'on le peut, en retrouvant et  en faisant les recettes, en préparant les plats et en les offrant à ceux qu'on aime.

Maintenant chaque fois que je fais ou que je mange des Spätzle, je ne peux m’empêcher de penser à cette dame, Franziska, qui avait accueilli chez elle une petite française, et lui avait enseigné quelques spécialités de son pays. Elle avait cette solide fragilité que possèdent les mères. La  dame en bleu décrite par Annie lui ressemble beaucoup. Sauf que la mienne avait les yeux et les cheveux clairs.

Cette année-là, à la fin des vacances je reçus le Spätzleschwob en cadeau à mon départ. Quel précieux cadeau !

J’ai revu récemment mon amie Ede. Nous allons fêter l'année prochaine nos quarante ans d’amitié. Elle m’a offert un autre cadeau : le Spätzlehobel. Et voilà, la boucle est bouclée. Vous imaginez l’émotion en ouvrant le paquet ?

C’est ainsi que pour moi, les Spätzle sont un peu plus que de simples pâtes fraîches: des petits morceaux de paix et d'amitié.

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Le  Spätzleschwob donne des Spätzle allongés, et plus réguliers, semblables à de gros spaghettis rugueux. Tandis que ceux du  Spätzlehobel ressemblent aux Spätzle faits à la main, petits et biscornus. Pour les faire à la main, il faut une  Spätzlebrett, c’est une simple planchette de bois amincie à son extrémité, accompagnée d'un coupe-pâte ou d'un couteau à large lame. On peut aussi utiliser un  Spätzlesieb, qui ressemble à un couvercle rond et percé de gros trous, à travers lequel on fait passer la pâte à l’aide d’une corne…

Eh bien, après la leçon d’allemand, il est temps de passer à la leçon de cuisine.