Juliushubner

Les fées vivent souvent cachées dans les grottes ou des fontaines. Ou dans un éboulis de roches. Je le sais. Je les ai entendues. J’habite au pays de Mélusine
Elle et la Vouivre sont de la même famille. Elles sont cousines germaines assurément. Mélusine hante encore les fondations en ruines du château de Lusignan.

Ô Melusine, tes soupirs nous enchantent le soir venu.

Je parle dans le bruissement des branches et le chuchotement des ailes des oiseaux. Ma part reptilienne glisse en frissonnant entre les feuilles et les herbes. Un éclair de lumière. Un frisson. Je suis passée. J'ai rampé dans les interstices de la terre-mère.
Parfois on entend mon cri déchirant la nuit, qui annonce aux hommes leur prochain retour au sein de cette terre.

La racine de mon nom vient de lux, la lumière, comme Lucie... et aussi Lucifer. Les hommes d’église nous ont diabolisé, et des êtres de connaissance que vous sommes, ils sont fait des diables affreux et de repoussantes sorcières dignes d’être brûlées. Lucifer "porteur de lumière" arborait l'émeraude, et la Vouivre a l'escarboucle en troisième oeil, celui qui nous fait voir l'invisible quand nous fermons les yeux de chair, quand nous changeons de regard.

Si mon nom ressemble à celui de la déesse romaine de l’accouchement, Lucine, ce n’est pas un hasard. Je suis la Mère Universelle, l’Eternel Féminin. La tradition orale, tout comme Jean d’Arras dans son roman de Mélusine (1392) me présente comme une mère exemplaire. Je revins souvent la nuit en cachette pour allaiter mes deux trésors, mes derniers-nés…

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"C’est ainsi que Raimondin se désolait et fondait en larmes pour Mélusine la fée. Mais celle-ci vint depuis bien des soirs, en secret et sans un mot, dans la chambre où l’on prenait soin de Thierry. Souvent, elle prenait dans ses bras ses fils Thierry et Raymonnet, pour les chauffer au feu et les allaiter avant de les recoucher."

J' apparaîs sur les chapiteaux des églises, mi femme - mi serpent, condamnée par la religion chrétienne à demeurer cachée dans l’état inférieur de bête. Je suis la féminité épanouie, animale, reliée à nature, à la Terre—Mère : la féminité tellurique, qui fait peur aux hommes tellement elle est puissante. Amante et mère, défricheuse et bâtisseuse. Je sais les choses qu’il est dangereux de savoir : les secrets de la terre et de l’enfantement, les herbes guérisseuses et les mots qui soulagent les maux.

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Fécondité, bonnes récoltes, prospérité, richesse matérielle et spirituelle, voilà ce que j'apporte aux hommes. J'étais là avant eux, venue du plus lointain des âges, des périodes néolithiques, bien avant que les celtes n'arrivent dans ce pays.

Ma queue de serpent me relie aux profondeurs de la terre, je les rejoint par les eaux profondes des fontaines, des lacs, ou les eaux coulantes des rivières. Je flotte dans l'imaginaire des humains comme les dames blanches, les dames du lac, ces belles dames tant oubliées qu’elles ne sont plus jamais revenues … sauf dans l'esprit de quelques fadas*

Je sais lire dans les pensées et connais l’avenir. Mon savoir est secret, entièrement caché dans mon nom. Ma moitié de serpente n’est pas le serpent venimeux, l’aspic ou la vipère : c’est au contraire le serpent du caducée, celui qui se dresse vers le ciel, le serpent guérisseur et source de connaissance.

Je possède l’éternelle fécondité poétique : Je crée avec des mots. En une nuit j'érige des ponts, des chapelles, des villes, des châteaux, des forteresses. Je crée, et je nomme ce que je crée. J'ai crié le nom de Lusignan comme un cri de victoire. Je l'ai créé d’après mon propre nom. Je nomme et le verbe est créateur, comme dans la poésie. Je transmets dans un cri. J'inscris mon savoir dans la durée et je le prolonge à l’infini. C’est aussi la force que je vais transmettre à mes enfants, et à tous ceux qui prennent la peine de s’attarder m’écouter, à réfléchir aux choses cachées, aux choses anciennes et révolues dissimulées sous les pierres des fontaines.

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Et lui, le cher amour, le bel adolescent qui m'aima et m'épousa, je fis sa richesse et sa force. Jusqu'au jour où nos destin se séparèrent. Longtemps il regrettera d'avoir laissé en lui monter la méfiance. Il ne devait pas savoir d'où je venais. Il ne devait pas connaître cette part de moi-même animale et terrestre, profonde. J'ai dû abandonner la forme humaine et retourner à l’état de la bête, ce fut un déchirement.

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« Adieu Lusignan, mon beau château que j’ai bâti ! Adieu à tout ce qui charme la vie d’une dame : la musique, les fêtes, les louanges et les honneurs ! Adieu cher ami de mon cœur : que Dieu t’aide et te protège ! »

Sur ces mots, elle saute dans le vide. Devant tous les barons, elle quitte la fenêtre, après ces paroles, et s’envole aussitôt. A l’ébahissement général, elle s’est transformée en une immense serpente, et la fée devenue serpente à la queue burelée d’argent et d’azur. Tandis que Raymond se désespère, elle fait trois fois le tour de la forteresse, poussant à chaque tour un cri prodigieux, un cri étrange, douloureux et pitoyable.

Je suis la femme perdue et retrouvée. Celle qui danse dans l'imagination des hommes. Celle qu'ils rêvent de conquérir, mais ne le peuvent qu'en abandonnant orgueil et méfiance. Il faut juste m'aimer, alors je donne sans compter. Je suis la femme mystérieuse qui garde pour elle des moments cachés, tranquille avec moi-même. J'y prends soin de mon corps animal et je rejoins le corps de la terre par des connexions invisibles. Inutile de chercher à percer mes secrets: je me dérobe et je glisse vers l'invisible. Ma belle queue luisante aux écailles d'azur et d'argent fouette l'air et fait jaillir l'eau. Je passe dans les vallées, serpente entre les arbres, contourne les roches, et m'enfuis là-bas entre le ciel et la mer.


Et j'ai deux fois vainqueur traversé l'Achéron :
Modulant tour à tour sur la lyre d'Orphée
Les soupirs de la Sainte et les cris de la Fée.
(Gérard de Nerval, El desdichado)

* Etymologiquement le fada est celui qui croit aux fées, fatae, de fatum, destin.